31.12.2011
TOLÉRANCE RÉPRESSIVE
« Etant "démocrates", vous rétorquerez, à la lecture de ce chant immonde, le XXII : « Oui, mais la violence ce n’est pas bien ; c’est inacceptable (interdit fondamental de la démocratie) ». Mais la violence, ne la voyez vous pas fondue dans la fonte médiocre de vos bancs, éparpillée dans la structure même de vos architectures disciplinaires, silencieusement à l’oeuvre dans tout l’espace ? La violence, la vôtre, la moderne, la "démocratique", est invisible mais présente. »

Tolérance répressive
17 février 2008
extrait
Cet essai est dédié à mes étudiants de la Brandeis University
Cet essai examine la forme qu’a prise l’idée de tolérance dans notre société industrielle avancée. La conclusion à laquelle il aboutit est que réaliser l’objectif de la tolérance exigerait l’intolérance vis-à-vis des politiques, attitudes et opinions dominantes et l’extension de la tolérance aux politiques, attitudes et opinions qui sont réprimées ou déclarées hors-la-loi. Autrement dit, aujourd’hui, la tolérance ressemble de nouveau à ce qu’elle était à son origine, au début de la période moderne : c’est un but partisan, une notion et une pratique subversives et émancipatrices. Or ce qui est proclamé et pratiqué aujourd’hui sous le nom de tolérance sert, au contraire, dans nombre de ses manifestations les plus effectives, la cause de l’oppression.
L’auteur est pleinement conscient qu’actuellement, il n’existe aucun pouvoir, aucune autorité, aucun gouvernement qui soit prêt à donner une traduction pratique de la tolérance émancipatrice, mais il croit que c’est la tâche et le devoir de l’intellectuel de conserver et de rappeler des possibilités historiques qui semblent être devenues des possibilités utopiques, que c’est à lui de briser la concrétude de l’oppression afin d’ouvrir un espace mental où cette société pourrait être reconnue pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle fait.
La tolérance est une fin en soi. L’élimination de la violence, la réduction de la répression dans les proportions requises pour protéger l’homme et les animaux de la cruauté et de l’agression sont des conditions préalables à la création d’une société humaine. Une telle société n’existe pas encore et notre progression vers elle est peut-être plus freinée aujourd’hui qu’elle ne l’était auparavant, par la violence et la répression qui sévissent désormais à l’échelle planétaire. La violence et la répression sont adoptées, pratiquées et défendues de la même façon par les gouvernements démocratiques et les gouvernements autoritaires comme des moyens de dissuasion contre la guerre nucléaire, comme des opérations de police dirigées contre la subversion, comme une aide technique dans le combat contre l’impérialisme et le communisme, comme une méthode de pacification dans les massacres néo-coloniaux, et les gens soumis à ces gouvernements sont éduqués pour soutenir que de telles pratiques sont nécessaires au maintien du statu quo. La tolérance est étendue à des politiques, des états et des modes de comportement qui ne devraient pas être tolérés parce qu’ils font obstacle - quand ils ne les détruisent pas - aux chances de créer une existence exempte de peur et de misère.
Cette sorte de tolérance renforce la tyrannie de la majorité contre laquelle se sont élevés les libéraux authentiques. Le lieu politique de la tolérance a changé : alors qu’elle est plus ou moins tranquillement et constitutionnellement retirée à l’opposition, elle est transformée en comportement obligatoire lorsqu’il s’agit des politiques établies. La tolérance est passée d’un état actif à un état passif, de la pratique à la non-pratique : laissez-faire(1) les autorités constituées ! Ce sont les gens qui tolèrent le gouvernement qui, à son tour, tolère une opposition dans le cadre déterminé par les autorités constituées.
La tolérance vis-à-vis de ce qui est radicalement mauvais semble bonne parce qu’elle sert la cohésion du tout qui est en route vers l’abondance ou vers plus d’abondance. Le fait qu’on tolère la crétinisation systématique aussi bien des enfants que des adultes par la publicité et la propagande, la libération des pulsions destructrices au volant dans un style de conduite agressif, le recrutement et l’entraînement de forces spéciales, la tolérance impuissante et bienveillante vis-à-vis de l’immense déception que suscitent le marchandisage, le gaspillage et l’obsolescence planifiée - toutes ces choses ne sont pas des distorsions ou des aberrations, elles sont l’essence d’un système qui n’encourage la tolérance que comme un moyen de perpétuer la lutte pour l’existence et de réprimer les alternatives. Dans les domaines de l’éducation, de la morale et de la psychologie, les autorités multiplient les déclarations bruyantes contre l’augmentation de la délinquance juvénile ; elles font moins de bruit contre la fière présentation - en mots, en images et en actes - de missiles, de roquettes et de bombes toujours plus puissants, qui symbolisent la délinquance adulte de toute une civilisation.
Selon une proposition dialectique, c’est le tout qui détermine la vérité - pas au sens où le tout serait antérieur ou supérieur à ses parties, mais au sens où sa structure et sa fonction détermineraient tout état et relation particulière. Ainsi, à l’intérieur d’une société répressive, même les mouvements progressistes menacent de s’inverser en leur contraire, tout dépend de leur degré d’acceptation des règles du jeu. Prenons un des cas les plus discutables : l’exercice des droits politiques (comme voter, écrire des lettres aux journaux, aux sénateurs, etc., participer à des manifestations contestataires ayant renoncé a priori à répondre à la violence par la violence) dans une société entièrement administrée, sert à renforcer son administration en attestant de l’existence de libertés démocratiques qui, en réalité, ont changé de contenu et fini par perdre toute effectivité. Dans un tel cas, la liberté (d’opinion, de rassemblement, de parole) devient un instrument pour absoudre la servitude. Pourtant (et c’est seulement ici que se révèle tout le sens de la proposition dialectique), l’existence et l’usage de ces libertés restent des conditions préalables au rétablissement de leur fonction oppositionnelle, à condition qu’on intensifie l’effort pour transcender leurs limitations (qu’elles se sont souvent imposées elles-mêmes). En général, la fonction et la valeur de la tolérance dépendent du sens de l’égalité qui a cour dans la société où elle est pratiquée. La tolérance elle-même est soumise à un critère décisif : sa portée et ses limites ne peuvent pas être définies dans des termes empruntés à la société où elle est pratiquée. Autrement dit, la tolérance n’est une fin en soi que lorsqu’elle est véritablement universelle, pratiquée aussi bien par les gouvernants que par les gouvernés, par les seigneurs que par les paysans, par les shérifs que par leurs victimes. Une telle tolérance universelle n’est possible que lorsque aucun ennemi n’exige que les gens soient éduqués et entraînés à la violence et à la destruction militaires dans l’intérêt de la nation. Tant qu’on n’est pas dans cette situation, les conditions de la tolérance sont « remplies » : elles sont déterminées et définies par l’inégalité institutionnalisée (qui est certainement compatible avec une égalité constitutionnelle), c’est-à-dire par le fait que la société est une société de classes. Dans une telle société, la tolérance est de facto limitée à la fois par la violence légale ou répression (la police, les forces armées, toutes sortes de gardes) et par la position privilégiée occupée par les intérêts dominants et leurs « relations ».
Normalement, ces limitations contextuelles de la tolérance passent avant les limitations explicites et judiciaires définies par les tribunaux, les coutumes, les gouvernements, etc. (Ce sont, par exemple, un « danger clair et présent », une menace pesant sur la sécurité nationale, une hérésie.) On peut pratiquer et proclamer la tolérance en toute sécurité dans le cadre d’une telle structure sociale. Elle est de deux sortes : 1- la tolérance passive des attitudes et des idées arrêtées et établies même si leurs effets préjudiciables sur l’homme et la nature sont évidents et 2- la tolérance active aussi bien vis-à-vis de la droite que vis-à-vis de la gauche, vis-à-vis des mouvements d’agression que vis-à-vis des mouvements de paix, vis-à-vis du parti de la haine que vis-à-vis du parti de l’humanité. J’appelle cette tolérance non partisane « tolérance abstraite » ou « pure » dans la mesure où elle s’abstient de prendre parti et, ce faisant, protège la machine de discrimination qui est déjà en service.
La tolérance qui a augmenté la portée et le contenu de la liberté a toujours été partisane et intolérante vis-à-vis des partisans d’un statu quo répressif. La question ne portait que sur le degré et l’extension de l’intolérance. Dans les sociétés libérales fermement établies d’Angleterre et des États-Unis, les libertés d’expression et de rassemblement étaient accordées même aux ennemis radicaux de la société, à condition qu’ils ne passent pas du mot à l’acte, de la parole à l’action.
Comptant sur les limitations contextuelles réelles imposées par sa structure de classe, la société en était arrivée à pratiquer une tolérance générale. Mais la théorie libérale avait déjà posé une condition importante à la tolérance : celle qu’on ne l’applique qu’« aux êtres humains dont les facultés ont atteint leur maturité(2) ». Dans cette formule, John Stuart Mill ne parle pas seulement des enfants et des mineurs. Il précise : « La liberté, comme principe, ne s’applique pas aux états de choses antérieurs à l’époque où l’humanité est devenue capable d’amélioration par une libre discussion entre égaux(3). » Avant qu’advienne cette époque, il est possible que les hommes soient encore des barbares : alors, « le despotisme est un mode légitime de gouvernement lorsqu’on a affaire à des barbares, pourvu que la fin visée soit leur perfectionnement et que les moyens employés soient justifiés par la réalisation effective de cette fin(4) ». Ces déclarations souvent citées de Mill ont un effet moins familier dont dépend en fait leur sens : elles lient intimement liberté et vérité. Dans un certain sens, la vérité est la fin de la liberté et la liberté doit donc être définie par rapport à la vérité. Maintenant, dans quel sens la liberté peut-elle travailler pour la vérité ? La liberté est autodétermination, autonomie - c’est presque une tautologie, mais une tautologie qui résulte de toute une série de jugements synthétiques. Elle stipule que l’homme a la capacité de déterminer sa vie, qu’il est capable de déterminer ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il doit supporter et ce qu’il ne doit pas supporter. Mais le sujet de cette autonomie n’est jamais l’individu privé et contingent en tant qu’il existe ou peut exister ; c’est plutôt l’individu en tant qu’il est capable d’être libre avec les autres. Rendre possible une telle harmonie entre toutes les libertés individuelles, ce n’est pas trouver un compromis entre des concurrents ou entre la liberté et la loi, l’intérêt général et l’intérêt individuel, le bien-être commun et le bien-être privé dans une société établie, c’est créer une société dans laquelle on n’est plus asservi par des institutions qui malmènent d’entrée de jeu l’autodétermination. Autrement dit, la liberté est encore à créer, même dans la plus libre des sociétés existantes. La direction dans laquelle il faut la chercher et les transformations institutionnelles et culturelles qui peuvent aider à l’atteindre sont, du moins dans une civilisation développée, compréhensibles - je veux dire par là qu’elles peuvent être identifiées et projetées par la raison humaine sur la base de l’expérience.
Dans l’interaction de la théorie et de la pratique, on ne peut jamais distinguer les vraies et les fausses solutions avec l’évidence de la nécessité, comme quelque chose de positif, mais seulement avec la certitude d’une chance raisonnée et raisonnable et grâce à la force persuasive du négatif. Car le vrai positif, c’est la société du futur - il se tient donc au-delà de toute définition et de toute détermination ; le positif existant, c’est ce qui doit être surmonté. Mais l’expérience et la compréhension de la société existante peuvent parfaitement permettre d’identifier ce qui ne conduit pas à une société libre et rationnelle, ce qui gêne et distord les possibilités de sa création. La liberté est libération, c’est un processus spécifiquement historique dans la théorie et dans la pratique et, en tant que tel, elle peut être juste et erronée, vraie et fausse.
L’incertitude dans laquelle s’opère cette distinction n’annule pas l’objectivité historique, mais a besoin des libertés de pensée et d’expression comme conditions préalables pour trouver le chemin, elle a besoin de la tolérance. Pourtant cette tolérance ne peut pas se montrer non discriminante et égale en paroles et en actes face à tous les contenus exprimés ; elle ne peut pas protéger des paroles et des actes faux démontrant qu’ils contredisent et contrecarrent les possibilités d’une libération. Une telle tolérance non discriminante est justifiée dans des débats sans importance, dans la conversation, dans les discussions intellectuelles ; elle est indispensable dans les recherches scientifiques, dans la religion privée. Mais la société ne peut pas ne pas être discriminante là où la pacification de l’existence, la liberté et le bonheur eux-mêmes sont en jeu : ici, certaines choses ne peuvent pas être dites, certaines idées ne peuvent pas être exprimées, certaines politiques ne peuvent pas être proposées, certains comportements ne peuvent pas être autorisés sans transformer la tolérance en un instrument de perpétuation de la servitude.
Le danger de la « tolérance destructrice » (pointé par Baudelaire), de la « bienveillante neutralité » vis-à-vis de l’art a été reconnu. Le marché qui absorbe tout aussi bien (avec, certes, des fluctuations parfois assez soudaines) l’art, l’anti-art et le non-art, tous les styles, écoles et formes oppositionnels possibles offre un « obligeant réceptacle, un bienveillant abysse(5) » dans lequel sont engloutis l’impact radical de l’art et sa contestation de la réalité établie. Or, la censure de l’art et de la littérature est régressive en toutes circonstances. L’œuvre* authentique ne soutient pas et ne peut pas soutenir une oppression, et le pseudo-art (qui peut, lui, procurer un tel soutien) n’est pas de l’art. L’art se dresse contre l’histoire. S’il supporte l’histoire de l’oppression, c’est parce qu’il soumet la réalité à d’autres lois que les lois établies : aux lois de la forme qui créent une réalité différente niant la réalité établie, et ce, même là où il dépeint la réalité établie. Mais dans sa lutte avec l’histoire, l’art se soumet aussi à l’histoire : l’histoire entre dans sa définition et dans la distinction entre art et pseudo-art. C’est ainsi que l’art est devenu un jour pseudo-art. Des formes, styles et qualités antérieures, des modes de contestation et de refus antérieurs ne peuvent pas être retrouvés dans ou contre une société différente. Il y a des cas dans lesquels une œuvre* est porteuse d’un message politique régressif. Celle de Dostoïevski en est un. Mais, alors, le message est annulé par l’œuvre* : le contenu politique régressif est aufgehoben, absorbé dans la forme artistique : dans l’œuvre en tant que littérature.
Si la tolérance d’une parole libre n’est pas le chemin d’une amélioration, d’un progrès dans la libération, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de vérité objective et que l’amélioration doit nécessairement être un compromis entre une variété d’opinions, mais parce qu’il y a une vérité objective et qu’elle ne peut être découverte, établie qu’en apprenant et en comprenant, d’abord, ce qui a déjà été fait pour améliorer le sort de l’humanité et, ensuite, ce qui peut et doit être encore fait. Cet impératif commun et historique - ce qui doit être fait - n’est pas immédiatement évident, on ne l’a pas toujours sous la main : il est à découvrir en « déchirant », « brisant » et « fendant » (c’est le sens premier du verbe discutio) les données matérielles, en séparant ce qui est juste et ce qui est erroné, ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui est correct et ce qui est incorrect. Le sujet dont l’« amélioration » dépend d’une pratique historique progressiste est chaque homme en tant qu’homme, et cette universalité est réfléchie dans celle de la discussion qui a priori n’exclut aucun groupe ni aucun individu. Le caractère non discriminant de la tolérance libérale était, du moins en théorie, basé sur la proposition selon laquelle les hommes étaient (en puissance) des individus qui pouvaient apprendre à écouter, voir et sentir par eux-mêmes et ainsi développer leur propre pensée et comprendre quels étaient leurs véritables intérêts, droits et capacités contre l’autorité et l’opinion établies. C’était le fondement des libertés d’expression et de rassemblement. La tolérance universelle devient problématique lorsque son fondement ne prévaut plus, lorsque la tolérance est appliquée à des individus manipulés et endoctrinés qui répètent comme des perroquets, comme si cela venait d’eux, l’opinion de leurs maîtres pour lesquels l’hétéronomie est devenue autonomie.
Herbert Marcuse
Notes
1. En français dans le texte. Dans la suite, tous les mots ou expressions « en français dans le texte » seront en italiques et suivis d’un astérisque. (N.d.T.)
2. John-Stuart Mill, On Liberty, Collected Works, Routledge and Kegan Paul, Toronto et Londres, 1996, tome XVIII, p. 224 ; De la liberté, traduit par Fabrice Pataut, Press Pocket, 1990, p. 40. (N.d.T.)
3. John-Stuart Mill, On Liberty, op. cit. p. 224 ; De la liberté, op. cit., p. 41. (N.d.T.)
4. John-Stuart Mill, On Liberty, op. cit. p. 224 ; De la liberté, op. cit., pp. 40 sq. (N.d.T.)
5. Edgar Wind, Art et anarchie, Gallimard, 1988, pp. 127 sq. (N.d.A.)
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Ceux qui n’ont rien à se reprocher.
" Je ne me sens donc pas responsable en mon for intérieur.(...) J'étais adapté à ce travail de bureau dans le service, j'ai fait mon devoir, conformément aux ordres. Et on ne m'a jamais reproché d'avoir manqué à mon devoir ".
SS Obersturmbannführer Adolf Eichmann

Ceux qui n’ont rien à se reprocher.
Nous ne reconnaissons plus nos villes. Elles se métamorphosent à mesure même que se répand autour de nous l’idéologie sécuritaire ; idéologie dont les gouvernements des « démocraties » occidentales ont fait le fer de lance de leurs politiques répressives et régressives. Nos villes deviennent peu à peu nos prisons. Mais les caméras de vidéosurveillance, les agents de sécurité privée, les bornes biométriques — dont plus personne ne peut contester aujourd’hui le caractère formidablement invasif —, de même que la présence policière renforcée, se présentent avant tout comme des forces de dissuasion. Afin de prévenir la manifestation de tout événement à caractère prétendument « indésirable », elles nous conduisent insidieusement à nous réprimer par nous-mêmes ; ou encore, selon le mot de Michel Foucault, à faire de telle sorte que chacun d’entre nous devienne « le principe de son propre assujettissement ». [1]
La propagation généralisée des dispositifs de surveillance et de contrôle peut se faire alors avec le consentement passif — et donc la complicité silencieuse — de ces catégories de la population qui prétendent n’avoir rien à se reprocher. « Si nous n’avons rien à nous reprocher, où est le problème ? », clament-t-elles d’une seule et même voix. Par un effet de cercle, s’inquiéter de l’installation de ces dispositifs — installés « pour notre sécurité » — reviendrait ipso facto à se reconnaître certaines intentions malveillantes qu’ils ont précisément pour mission de prévenir ou d’inhiber. Car s’inquiéter de ces dispositifs, c’est apparaître comme celui-là même qu’ils avaient vocation à stigmatiser ou à isoler du reste de la foule ; c’est se poser d’emblée comme ayant quelque chose à se reprocher ; comme un délinquant possible, probable, avéré. Miracle du cercle de l’auto-justification.
Au contraire, ceux qui n’ont rien à se reprocher ouvrent leurs sacs devant les vigiles des magasins parce qu’ils n’ont rien volé, passent sans crainte sous le regard des caméras parce qu’ils ont payé leurs tickets, saluent les agents de police non seulement parce qu’ils ont des papiers valides, mais aussi et d’abord parce que ces agents sont des êtres humains comme vous et moi ; de la même manière ils se soumettront sans crier gare à des prélèvements d’ADN, parce que dans tous les cas, ils n’ont rien à se reprocher. Ils en rajoutent même, insistent, se plient ostensiblement au respect des consignes. Ils n’ont rien à se reprocher, se figurent-ils, que chacun en soit témoin, et en premier lieu les agents du pouvoir. « J’ai ma conscience pour moi », nous assurent-ils encore ; les autres auront bien mérité le sort qu’on leur réserve.
« A quoi bon s’inquiéter si l’on n’a rien à se reprocher ? », voilà encore l’argument que les forces conservatrices et réactionnaires genevoises invoquent pour justifier l’installation de nouvelles batteries de caméras de vidéosurveillance dans les zones dites « à risque » de la ville, ceci afin de sécuriser cette gigantesque fête du franc suisse que sera l’Eurofoot 2008. [2] Mais sans compter qu’à ce tarif, on en viendra bientôt à porter des puces RFID sous la peau, invoquer ici le fait d’avoir quelque chose à se reprocher ou pas revient à transposer un problème directement politique dans la sphère séparée de la morale ; et ceci comme une opération visant précisément à masquer ce problème comme étant directement politique. Comme si le fait de « n’avoir rien à se reprocher » ne dépendait au fond que de nousmêmes ; comme si ce pouvait être quelque chose de définitivement acquis ; comme si nous étions seuls nos propres juges ; comme si un simple examen de conscience pouvait avoir force de loi ; comme si c’était vraiment nous-mêmes qui avions quelque chose à nous reprocher ou non.
Qu’ils sont nombreux pourtant ceux qui n’ont rien à se reprocher — qu’ils étaient nombreux les juifs et les tziganes pendant la deuxième guerre mondiale, qu’ils sont nombreux les sans-papiers en France aujourd’hui —, et qui se voient quand même reprocher quelque chose. Car ce que l’on est convaincu de ne pas avoir à se reprocher (être homosexuel, sans-papiers, pauvre, de couleur, etc.), d’autres, et des plus puissants, trouveront toujours le moyen de nous le reprocher à notre place.
« Quand on n’a rien à se reprocher, on ne craint pas de se faire contrôler par la police », voilà certes ce que peut affirmer sans trembler un père de famille français, blanc de peau, possédant un travail, payant des impôts dans une petite ville bourgeoise de province, disposant d’un patrimoine immobilier d’une certaine valeur, boursicotant même à l’occasion, etc. — qualités telles que le pouvoir aurait bien peu de raisons de lui reprocher quoi que ce soit. Mais que cet individu soit un jeune adolescent, issu de l’immigration, habitant une cité-dortoir, en rupture avec l’école, se déplaçant en « bande », et les évidences soudain se brouillent. Car ce jeune garçon aura beau faire son examen de conscience quotidien et se convaincre lui-même qu’il n’a rien à se reprocher, les brigades policières ne feront pas moins de lui leur suspect éternel. Avec les tragédies que l’on connaît. [3]
En faisant comme si l’installation des dispositifs de surveillance était subordonnée à un perpétuel examen de conscience individuel, on réalise une juteuse opération politique. Car le fondement réel du jugement de culpabilité, dans ces circonstances, n’est en aucun cas une morale immuable et transcendante, que chacun porterait au fond de soi, mais bien un corpus de lois, de règles, de normes hypothétiques, édictées par un pouvoir politique essentiellement contingent. Et l’on fait pourtant de l’accident nécessité, du décret historique loi de nature. Et un pouvoir arbitraire passerait maintenant pour la norme du Bien. Qu’on se garde alors de s’inquiéter du développement annoncé de programmes informatiques capables de détecter les comportements déviants ou de lire sur nos visages, et à distance, d’improbables intentions hostiles. [4] Tant qu’on n’a rien à se reprocher…
En définitive, dire « je n’ai rien à me reprocher », c’est reconnaître tacitement que l’on est totalement en phase avec le pouvoir en place ; ou du moins admettre hypocritement, pour s’en protéger, qu’on le suivra où qu’il aille. C’est, de toute façon, prendre position. En France, en 1940, « ne rien avoir à se reprocher » signifiait aussi collaborer.
Mais un pouvoir, aussi assuré, aussi convaincu de sa nécessité historique soit-il — illusion constitutive de tout pouvoir qui a été et qui sera — est toujours contingent. Il peut être renversé à tout moment. Et du jour au lendemain, ceux qui n’ont rien à se reprocher peuvent devenir ceux qui ont tout à se reprocher. Ceux qui se croient les plus à l’abri du pouvoir peuvent, du jour au lendemain, devenir ceux qui ont tout à en craindre.
Institut de démobilisation
NOTES
[1] Cf. Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p. 236.
[2] Voir La Tribune de Genève des 25 et 26 janvier 2008. Voir également Le Courrier, édition du 17 mars 2008.
[3] Comme la mort de Bouna Traoré (15 ans) et de Zyed Benna (17 ans), le 27 octobre à Clichy-sous-Bois, électrocutés dans un transformateur en voulant échapper à un contrôle de police annoncé ; alors même qu’ils n’avaient rien à se reprocher.
[4] Cf. Courrier International n° 893, du 13 décembre 2007
12:59 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans L'illusion politique, Vivre et penser comme des porcs | Lien permanent | Envoyer cette note
L'Homme mangé

Antoine suivait la course, parce qu'il était l'un des hommes qui avaient vécu cette crise de croissance, sans quitter l'univers recouvert de poussière des gares et des dépôts, aussi continu, parmi tous les autres mondes divers composés de morceaux, aussi unique que l'univers des ports, des bassins et des docks que n'abandonnent jamais les marins. Il était l'un des exécutants de cette métamorphose industrielle, l'un des hommes qui avaient sans répit dans la tête le souci des machines, de leurs conducteurs, du Mouvement et du Trafic. A suivre les pas si rapides de cette danse, ces gens-là ne songeaient guère à se ménager des loisirs pour se demander ce qu'ils faisaient sur la terre, à quoi ils étaient bons, dans quelle direction ils allaient, qu'est-ce que toute l'histoire de la vie voulait dire. Ils se divertissaient peu, et mal, et rarement, ils ne jetaient pas le loch dans le sillage trop écumeux qu'ils laissaient derrière eux. Antoine ne se retournait pas, il ne se posait pas, il ne se détendait pas, il faisait simplement son "service". Mille grandes machineries dévorantes entraînent ainsi les hommes dans leur rotation : les banques, les mines, les grands magasins, les navires, les réseaux, presque personne ne respire, il faut trop d'attention pour travailler aussi promptement que leurs engrenages, pour éviter les courroies, les moteurs.
Antoine était pris comme un insecte dans cette toile vibrante des voies ferrées, que surveillaient à distance des araignées calculatrices et abstraites (...)
Dans le vacarme des machines, dans son réseau serré d'actions, Antoine n'avait pas de loisirs pour d'autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d'hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. point d'occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. Il ne lisait pas, il ne se tenait même pas au "courant", comme l'on dit. Chaque soir, avant de s'endormir, il ouvrait sa Vie de George Stephenson et quand il en avait parcouru deux pages qu'il avait fini par savoir par coeur, il s'endormait. Il regardait distraitement les journaux : les événements qu'ils contaient se déroulaient dans une autre planète, ils ne le concernaient pas. Il ne se passionnait que pour des revues techniques, des descriptions de machines. Pendant quatorze ou quinze ans, il n'y eut pas d'homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu'Antoine Bloyé. Il vivait sans doute, qui ne vit pas? Il suffit d'avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n'étaient pas en lui.
L'homme ne sera-t-il donc toujours qu'un fragment d'homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même? Que de parties en friche dans la personne d'Antoine, que de choses avortées, dévorées par le mariage, par cette Compagnie qui mangeait ses "agents" avec un appétit si puissant, si indifférent! Et sans doute, Antoine n'ignorait pas complètement ces absences, il soupçonnait qu'il aurait pu être ce qu'il était, faire ce qu'il faisait, et quelque chose de plus qui n'avait point de figure.
Paul Nizan, Antoine Bloyé, 1933.
Voir aussi
12:22 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans ET GUERRE AU TRAVAIL, Vivre et penser comme des porcs | Lien permanent | Envoyer cette note
29.12.2011
L'Honnête Travailleur
Les travailleurs croient mourir pour la patrie; ils meurent pour les industriels.

(LLar (Lionel Larchevêque) - www.le-terrier.net)
L’Honnête Ouvrier
Par Zo d’Axa
Les puits qui parlent
Nous manquerions à notre plaisir, si, après avoir salué, comme il convenait, la magistrature et l’armée, nous ne nous empressions de nous incliner devant le Peuple, avec tout le respect disponible.
Au milieu des ruines et des hontes que les classes dirigeantes accumulent, il fait bon, pour chasser le dégoût, de regarder les classes laborieuses. Tandis que les officiers et les juges se font pincer par leurs propres gendarmes, on veut assister à l’éveil d’une Démocratie avertie. Les gouvernements exploiteurs ont donné ce qu’ils pouvaient commettre : le prolétariat exploité, conscient aujourd’hui, se redresse.
La crise que la France traverse a instruit tous les citoyens. Travailleurs des champs et des villes, les corvéables et les dupés, ont été forcés de penser. Ils vont agir…
Non ! ils parlent.
Ce sont les rudes gars de la mine, ceux qui pour un dérisoire salaire risquent le grisou tous les jours — y a-t-il même des jours pour eux ? L’éternelle nuit sous les galeries — ce sont ceux des houillères sinistres qui réunis, dimanche passé, ont proclamé leur opinion.
La parole de Vérité devait sortir des puits profonds.
Ça s’appelle un ordre du jour.
Affichons-le :
« Les membres du Conseil de Conciliation et d’Arbitrage des mines du Pas-de-Calais, représentant les concessions houillères de Lens, Courrières, Dourges, Liévin, Nœux, réunis à Lens, le dimanche 22 janvier, saluent respectueusement le noble drapeau tricolore, emblème de la Patrie, et l’armée nationale, gardienne de l’honneur et de la dignité de la France. Ils flétrissent, au nom des courageuses populations minières du Pas-de-Calais, dont les familles nombreuses donnent au pays tant et de si bons défenseurs, les menées perfides de ceux qui veulent semer la division entre les citoyens. »
Bravo, Mineurs ! je m’en doutais… La patrie, le Patronat peut compter sur vous. C’est gentil. Ne faites-vous pas partie du sol ! À force de le gratter en-dessous, vous avez appris à l’aimer. Et vous aimez le Drapeau aussi, parce que, lui, c’est un emblème. Allons, tant mieux. Vous aimez l’Armée, cette gardienne de votre honneur et de votre dignité… C’est du luxe. Vous aimez les fusils Lebel qui partent tout seuls — comme à Fourmies, — les baïonnettes auprès des puits où vos camarades ont fait grève. Quoi encore ? Vous aimez le bâton…
Vous êtes contents — tant que ça !
Peut-on songer sans stupeur à ces êtres dénués de tout, ces forçats à casaque noire, ces « intellectuels » de la mine qui profitent du repos dominical pour exhiber leur sentiment de servilité inébranlable ?
Voilà des gaillards pour lesquels la mère Patrie a peu de fleurs et de sourires : en échange de la fortune qu’ils remontent, risquant leur vie, pour que leurs maîtres, les actionnaires, aient des châteaux à la surface, on leur donne un morceau de pain. Mais c’est assez. Ils sont bien aises :
Que les mineurs sont donc heureux !
C’est à croire que ces bipèdes descendent, par sport, dans les fosses. Ils s’indignent à la pensée qu’il puisse y avoir des divisions entre les citoyens, une lutte de classes peut-être. Pourquoi, en effet, la bataille, si les esclaves sont satisfaits ? C’est eux que ça regarde. Et ils s’agenouillent — l’habitude du travail courbé.
Allez ! au trot ! houst ! à la mine… Un contremaître a sifflé.
Vous reparlerez de la Patrie, dimanche.
Que les propriétaires soient chauvins, au nom de leurs maisons de rapport ; que les financiers vantent l’armée qui, moyennant solde, monte la garde devant la Caisse ; que les bourgeois acclament le drapeau qui couvre leur marchandise — cela s’explique sans effort.
Même, que certains demi-philosophes, gens de calme et de tradition, numismates ou archéologues, vieux poètes ou prostituées, se prosternent devant la Force — c’est encore compréhensible.
Mais que les ilotes, les maltraités, le Prolétariat soit patriote — pourquoi donc ?
Ah ! oui, je sais : le clocher du village, et le cimetière, et le souvenir de Napoléon, et Louis XIV… Cela se chante. C’est un refrain de café concert, une ariette du parlement, une goualante de caserne.
Les mineurs l’ont appris au claque, du temps qu’ils mangeaient la gamelle.
Ils ne la mangent plus tous les jours. Peu nourris et mal logés, forcés de rationner leurs mioches qui consomment et ne rapportent pas encore, ils n’ont rien à eux sous le ciel morne, rien que la misère — et une patrie !
Ce beau cadeau leur a été fait par ceux-là mêmes qui les exploitent, abusent d’eux, et trouvent ainsi le moyen de ne pas les payer quand ils leur font prendre le fusil pour défendre les terres des riches, les biens du maître, ce qu’ils appellent : la fortune de la Nation.
Qu’en avez-vous de cette fortune, citoyens sans-le-sou, électeurs ? Quelle est votre part du patrimoine ? Vous êtes nés ici, c’est vrai. Vous y travaillerez jusqu’à mort. Vous êtes les fils de la glèbe.
Vous êtes de bons indigènes.
Mais vous êtes fous quand vous parlez d’une patrie : vous n’en avez pas.
N’importe ! la patrie du patron est celle des bons ouvriers.
Les travailleurs du pays noir en arrivent à porter leurs chaînes comme des bracelets de parade.
Ils montent leur misère en drapeau.
Ces blancs ne valent pas des nègres ; ils sont au-dessous de l’oncle Tom. Ces fétichistes toujours battus ont le servage chevillé dans le corps. Ils manifestent, et c’est pour dire, c’est pour bêler qu’ils sont le troupeau docile.
Je n’ignore pas qu’on me répondra que les manifestants de Lens, membres du conseil de conciliation et d’arbitrage, représentent bien plus les exploiteurs que les exploités. Ce sont les faux-frères bruyants.
La masse ne les suit pas.
Je pourrais sembler l’admettre si je voulais, par courtisanerie pour le peuple, n’aller pas au bout de ma pensée. Un candidat ferait des réserves pour qu’on ne lui cite point telle phrase le jour où il se présenterait ; un démocrate professionnel n’avouerait pas ; moi, je constate :
C’est l’avachissement indécrassable de la masse des exploités qui crée l’ambition croissante — et logique, des exploiteurs.
Les Rois de la mine, de la houille et de l’Or auraient bien tort de se gêner. La résignation de leurs serfs consacre leur autorité. Leur puissance n’a même plus besoin de se réclamer du droit divin, cette blague décorative ; leur souveraineté se légitime par le consentement populaire. Un plébiscite ouvrier, fait d’adhésions patriotardes, platitudes déclamatoires ou silencieux acquiescements, assure l’empire du patronat et le règne de la bourgeoisie.
À cette œuvre on retrouve l’artisan.
Qu’il soit de la mine ou de l’usine, l’Honnête Ouvrier, cette brebis, a donné la gale au troupeau.

(L.L. de Mars - www.le-terrier.net)
Un idéal de contremaître pervertit les instincts du peuple. Une redingote le dimanche, parler politique, voter…, c’est l’espoir qui tient lieu de tout. L’odieux labeur quotidien n’éveille ni haine, ni rancunes. Le grand parti des travailleurs méprise le feignant qui gagne mal l’argent qu’accorde le patron.
On a du cœur au turbin.
On est fier de ses mains calleuses.
Si déformés que soient les doigts, le joug a fait pire sur les crânes : les bosses de la résignation, de la lâcheté, du respect, ont grossi, sous les cuirs chevelus, au frottement du licol. Les vieux ouvriers vaniteux brandissent leurs certificats : quarante ans dans la même maison ! On les entend raconter ça, en mendiant du pain dans les cours.
— Ayez pitié, messieurs et dames, d’un vieillard infirme, un brave ouvrier, un bon Français, un ancien sous-officier qui s’est battu pendant la guerre… Ayez pitié, messieurs et dames.
Il fait froid ; les fenêtres restent closes. Le vieil homme ne comprend pas…
Instruire le peuple ! Que faudra-t-il donc ? Sa misère ne lui a rien appris. Tant qu’il y aura riches et pauvres, ces derniers s’attelleront d’eux-mêmes pour le service commandé. L’échine des travailleurs est habituée au harnais. Au temps de la jeunesse et de la force, ils sont les seuls domestiqués qui ne ruent pas dans les brancards.
L’honneur spécial du prolétaire consiste à accepter en bloc tous les mensonges au nom desquels on le condamne aux travaux forcés : devoir, patrie, etc. Il accepte, espérant ainsi se hisser dans la classe bourgeoise. La victime se fait complice. Le malheureux parle du drapeau, se frappe la poitrine, ôte sa casquette et crache en l’air :
— Je suis un honnête ouvrier !
Ça lui retombe toujours sur le nez.
Je souhaite que les mineurs de Lens ne soient pas, pour cause de famine, forcés de se mettre en grève bientôt. Cependant, alors, ces fouille-terre deviendraient peut-être des hommes. Tout est possible, assure-t-on. En attendant, je les félicite de tirer le charbon allègrement.
Le peuple que par raillerie on a proclamé souverain est une sotte Majesté qui s’habille de laissés pour compte. Il répète quelques grands mots que lui léguèrent après faillite tous les régimes périmés.
C’est lui maintenant le Responsable.
Quand les « gueules noires » sombres et graves, sans dire mot, impénétrables, portant la hache et les pics, descendaient au fond de la mine, la bourgeoisie tressaillait, inquiète, se demandant si ses esclaves, tout à l’heure, ne remueraient pas les épaules ? À présent les capitalistes sont rassurés, les puits parlent : les mineurs sont de bons enfants qui ne demandent qu’à extraire patriotiquement de la houille.
Plus de danger ! l’Édifice social est solidement bâti sur caves. Souvarine est du Syndicat d’arbitrage et de conciliation.
Zo D’Axa – La Feuille, numéro 24 – 1898
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17:35 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans ET GUERRE AU TRAVAIL, Vivre et penser comme des porcs | Lien permanent | Envoyer cette note
28.12.2011
Contre le travail et ses apôtres
Contre le travail et ses apôtres
lundi 28 septembre 2009
« Ces gens-là sont des travailleurs, messieurs, reprit le général Soleno Chagoya à l’adresse des journalistes qui l’entouraient. Ce peuple aime travailler. Et le travail est fondamental pour assurer la paix sociale ».
Carlos Montemayor, Guerre au Paradis.
Les bus, les métros, les périphériques, les trains de banlieue sont pleins à craquer de salariés pris au piège de la normalité. L’entassement, prix d’un calme fragile, prix de l’ordre. Le sommeil qui ne vient pas, le sommeil interrompu à l’aube, prix du calme.
Il ne faut pas chercher bien loin pour constater les signes d’un consensus apparent ; au cours d’une manifestation, un gréviste réagit à un slogan « A bas le travail » tagué sur les murs : « Ce n’est pas bien, il ne faut pas dire ça ! » Pourquoi ce n’est pas bien ? « Parce que c’est extrémiste ; il en faut du travail, il faut travailler ! » Et pourquoi faudrait-il travailler ? « Il faut travailler…mais parce qu’il FAUT TRAVAILLER ! » Brillante démonstration.
Fallait-il en déduire une déclaration d’amour pour le travail, ou alors s’agissait-il d’obtenir le précieux salaire mensuel, celui qui vous donne droit au précieux logement (et encore), à la précieuse bouffe, au précieux compte en banque, au précieux titre de transport pour aller au travail, au précieux titre de séjour, aux précieux habits ?
C’est ce foutu cercle sans début ni fin qui revient le plus souvent. D’où viennent l’argent et la nécessité de s’en procurer pour survivre, d’où viennent le travail salarié et le rapport salariat/patronat, d’où vient le rapport marchand ? Mais plus encore, vous répondra-t-on, qui a encore le temps de se poser ces foutues questions ?
« Il faut travailler parce qu’il FAUT TRAVAILLER ». Certes, certes…Le genre de domaine social que le sacré a imprégné profondément de son odeur fétide de malheur, de mystère, le préservant de toute remise en cause.
Une évidence si partagée qu’on oublie de s’étonner que des ouvriers puissent s’engager dans des grèves sauvages et dures, manifester et bloquer des routes, saccager des préfectures… pour le droit au travail, pour le maintien de telle ou telle industrie, pour l’emploi. Nous sommes à l’heure de l’apogée du culte du travail, à l’heure où les patrons ne sont plus tant haïs pour ce qu’ils sont (ceux qui nous font trimer comme du bétail) mais parce qu’ils ne nous offrent plus de travail, parce qu’ils ferment les usines. Bien sûr, il y a toujours ce sentiment diffus de haine de classe : les patrons sont des menteurs, des salauds qui nous traitent et nous virent comme de la merde, qui nous jettent comme des moins-que-rien quand ça leur plait, nous licencient et partent avec la caisse sous le bras. Mais le « patron-voyou » disparu, on se presse d’en chercher un autre, plus honnête, un patron réglo’, un brave homme qui respectera notre « dignité de salariés ».
Cela fait toujours bizarre d’entendre des travailleurs dire à un ministre sur un plateau télé, après avoir été virés : « mais nous on est d’accord avec vous au fond, on veut que ça marche, on veut travailler. »
D’autant plus lorsqu’en parallèle se lit en majuscule sur la tronche des gens cette tristesse sans fond quand ils vont bosser, ou quand ils rentrent du boulot. Là on se dit : « Mais bordel c’est évident que personne n’aime son taff, que personne n’aime LE taff, puisque quel que soit le type de travail qui les tient enchaînés, ils tirent tous les mêmes gueules de macchabées ».
Alors pourquoi le dégoût se lit-il seulement dans l’intime, dans les regards fuyants ? Pourquoi la question du travail mène si souvent à une impasse lorsqu’elle est posée publiquement ?
Malgré toute cette vaste morgue qui tourne en rond, malgré le fait que la dépression touche une personne sur deux, que les psychotropes sont avalés à la louche, on retrouve partout cette conne réplique du manifestant-type : « il faut travailler parce qu’il faut travailler ». La palme revenant à une auditrice (prise au hasard) réagissant à l’antenne à un sujet médiatique (l’indemnisation des chômeurs) : « Bien sûr que je pense qu’il faut sanctionner les chômeurs ; pourquoi auraient-ils plus de droits que les autres ? Puisque moi je me lève tous les matins pour aller au travail, pour ne pas me faire renvoyer, pourquoi est-ce qu’on ne punirait pas les chômeurs qui ne se lèvent pas le matin pour chercher du travail ? ». Comme le disait Maurice Thorez aux grévistes d’après-guerre : « Il est temps de se retrousser les manches, camarades ! »… Ca en dit autant : en dehors du temple du travail sacré et de ses disciples, il n’y a que des hérétiques à convertir de force, à sanctionner, ou à rééduquer socialement, à défaut de les éliminer purement et simplement comme éléments inutiles et nuisibles.
S’agit-il vraiment d’amour du travail ? Si on aime vraiment le travail, on peut tout au plus prendre en pitié ceux et celles qui chôment, du style : « Ah les pauvres, ils ne savent pas ce qu’est le plaisir du travail, les joies du salariat, le bonheur du réveil à six heures, les trains bondés. Ah c’est vraiment triste ! » Mais les chômeurs empêchent rarement (trop rarement) les travailleurs de travailler. Alors quoi ? Jalousie peut-être ? Et comme on ne peut jalouser quelqu’un qui gagne moins d’argent que soi dans ce monde, il ne reste que la jalousie du « temps libre ».
Et que reste-t-il à répondre à ces personnes ? « Bah ok alors, vas bosser et bon vent à toi ! ». D’ailleurs, comme disait l’autre : « Les esclaves antiques, il fallait leur mettre des chaînes et des boulets en fonte aux pieds pour les empêcher de fuir ; les esclaves modernes, on leur donne deux semaines de vacances l’été et ils reviennent tous seuls ».
Et pourtant ils s’en plaignent de leur taff, de leur connard de petit chef qui leur pèse sur le dos, qui les emmerde à cent sous de l’heure, et que ça leur ruine le moral et la santé, que ça les stresse, que vivement la retraite, que j’ai pas envie de me lever putain…
Alors quoi ? Masochisme, schizophrénie de masse ?
De deux choses l’une :
- soit les esclaves modernes sont tellement dépendants de leurs maîtres que le choix ne se pose tout simplement pas,
- soit ils n’ont rien à désirer dans l’idée d’évasion, et le travail est alors un choix parmi d’autres possibles.
Mais quand on y réfléchit, comment une société élevée sur la base des diverses déclinaisons du travaillisme (compris comme religion du travail) pourrait-elle avouer sans honte : « Ah ça le travail, c’est vraiment de la daube, j’suis bien d’accord ! » ? Un travaillisme institué depuis des siècles, d’abord comme idéologie du pouvoir, puis (comme toute idéologie qui fonctionne) relayée par la base, par « les masses ». Un travaillisme civique qui a apprit par cœur que l’oisiveté est un des pires vices existant, et qui sait que les non-travailleurs sont un danger social, un péril pour la sécurité, cette autre religion moderne.
On en vient à penser qu’avec le temps, ce qui était martelé comme un devoir à accomplir, surtout péniblement, prend le sens non plus d’un châtiment, d’une punition ou d’une marque d’abjection, mais au contraire de mérite, de récompense, de gratitude. Dans un tel monde renversé, on est fier de travailler, d’avoir sa médaille des « quarante ans de bons et loyaux services », on s’épanouit et on s’émancipe par le travail, on verse une larme de joie quand les usines ouvrent leurs portes à proximité. Et qui sont ceux qui sont taxés d’ "aristocrates" ? Ceux qui crient ouvertement que le travail est, a toujours été, et sera toujours une infamie.
Il n’y a pas si longtemps, les jaunes devaient faire profil bas lors des grèves, quand ils croisaient leurs collègues qui débrayaient et détruisaient les machines.
Aujourd’hui, les grandes gueules peuvent ouvertement laisser éclater leur haine du gréviste et trouver de nombreux complices pour leur dire à l’unisson : « T’as bien raison, je te les enverrais travailler au Bangladesh pour trois euros de l’heure moi, pour leur apprendre ce que c’est que l’exploitation ! » Et autant de partisans d’une loi prévoyant de rayer des listes les chômeurs refusant « deux offres d’emploi acceptables ».
Autant de produits (à quel point consentants ?) de la frustration sociale généralisée qui en viennent à haïr violemment, dans la vieille logique de la guerre civile, qui les plus oppressés par le capital, qui ceux qui ont la force de lutter et de rendre des coups à la machine à soumettre. Pensez donc ! Les patrons sont des rois-mages qui nous offrent du travail comme on offre des chocolats, et on ne leur en veut que lorsqu’ils ne tiennent pas leurs promesses (un peu comme avec les politiciens au fond).
Dans ce renforcement somme toute récent du culte populaire du travail, de nombreuses charognes politiques ont une bonne part de responsabilité, syndicats, partis et organisations dites « radicales » en tête.
Car l’ouvriérisme n’est pas pour rien dans la démocratisation de ce culte : les batailles pour le droit au travail (ça résonne comme un échos à la vieille rengaine « Mais il y a des gens qui sont morts pour que tu aies le droit de vote !! ») ont commencé avec la constitution de ce qui s’appelle encore aujourd’hui le Mouvement Social, lui-même ayant pris part à l’enterrement des mouvements insurrectionnels caractérisés par le cassage en règle de machines et d’usines. Aussi, après la "mort" de l’exploité révolté, surgit une autre « figure », avec la bonne imagerie du prolo musclé, qui sue courbé sur sa machine, plein de ténacité face à l’adversité et la douleur, les parades d’ouvriers pour le premier mai avec force banderoles « sauvez nos emplois et nos salaires », « sauvez notre profession », « l’industrie automobile doit survivre », ou encore « pour la défense de la métallurgie en Lorraine », « 3000 euros par mois dès maintenant c’est possible ! » et autres hymnes bien puants incitant à être fier de sa condition. Une imagerie où la faucille ne sert plus à égorger le contre-maître, ni le marteau à défoncer le métier à tisser, mais à représenter le travail dans toute sa splendeur.
Un ouvriérisme poussé jusqu’aux slogans « qui ne travaille pas ne mange pas » [1], « travaillons TOUS, moins et autrement », des slogans qui traduisent une vision de la « Société Future » pas si éloignée que ça de l’actuelle, qu’on pourrait résumer par la formule suivante : « L’anarchie étant l’expression achevée de l’Ordre (sic), et le travail étant « la meilleure des polices » (sans rire), l’anarchisme est donc l’idéologie du travail généralisé ». Que reste-t-il de « révolutionnaire » là-dedans, et quel plus beau cadeau pourrait-on faire à ce système que cette fausse critique qui s’attaque à la forme et laisse le fond intact ? Une idéologie qui viserait à récupérer les termes du « vieux monde » pour les pousser à l’extrême et non plus les subvertir ? [2]
Ou plus souvent, c’est l’apologie de l’autogestion comme remède miracle, mythe entouré de « radicalisme » mais complètement vide (quoi ? les ouvriers vont forcément mieux gérer l’industrie automobile, les prisons, les usines d’armement, les usines Airbus, les supermarchés ? Autogérer quoi en fait ?).
Une idéologie dans laquelle les chômeurs ne sont que des « camarades travailleurs momentanément privés d’emploi », des victimes que le glorieux socialisme (même dans sa version dite « libertaire ») s’empressera de rendre « utiles » et de « valoriser » à nouveau. Des « camarades » qui doivent quand même se sentir coupables de se tenir un peu à l’écart de LA classe…
L’ouvriérisme procède d’un raisonnement bien ficelé, bien que recouvert par la poussière du passé : le prolétaire est la figure même de l’individu (oups pardon, l’individu n’existe pas c’est vrai…) subissant de plein fouet l’exploitation, le symbole (personnifié autant que massifié) des méfaits du capitalisme ; ce que les ouvriéristes utilisent pour dire « le prolétariat comme classe est au centre de la lutte des classes, donc seul lui pourra faire la révolution, qui est son dessin historique, sa tâche suprême ». D’où la construction du sujet révolutionnaire cher non seulement aux marxistes, mais aussi à de nombreux anarchistes « lutte-de-classistes ».
Pour résumer, une idéologie fonctionnant sur la croyance en « l’égalitarisme négatif » du système, en l’autodestruction (toujours proche il paraît) de ce dernier par « exacerbation mécanique de ses contradictions internes ». Et étant donné que tout le monde -ou presque- va se retrouver à plus ou moins long terme dans la même merde, cela suffira à déclencher une prise de conscience « de classe », et la révolte puis la révolution arriveront fatalement. Misère sociale engendre automatiquement révolte…Vraiment ? Un bref coup d’œil sur l’histoire suffit pourtant pour s’apercevoir que ce mythe, accompagné de la Grève Générale, de la Révolution Sociale, a été largement infirmé. Parce qu’à peu près tout peu naître d’une colère répandue, fut-elle « de classe » : fascisme, soulèvements libertaires, autoritarismes, poussées nationalistes, etc… Tout ça pour dire que la misère et l’oppression ne déterminent rien en soi (même pas forcément la colère), si ce n’est justement la misère et l’oppression.
Bien entendu, dans une situation où la paix sociale est largement brisée, il est largement préférable de voir des sabotages et autres blocages de voie de circulation de la marchandise, des séquestrations de patrons, des sous-préfectures saccagées, plutôt que des pogroms, des chasses à l’étranger et autres actes renvoyant à la guerre civile, où les exploités se tirent mutuellement dessus.
Mais dans ce contexte, il est clair que l’ouvriérisme comme partie intégrante du travaillisme n’arrange pas les choses : fierté pour sa condition, amour du travail bien fait, renforcement d’une identité ouvrière qu’on se transmet dans la classe pour la reproduire, avec ses rites, son folklore, en somme l’exact opposé d’une volonté d’auto-négation du « prolétariat » dans la destruction du capital et du travail.
Et pas un mot, la plupart du temps, en dehors du sempiternel « partage des richesses », sur l’origine du travail, sous prétexte que cela renverrait à une « réflexion étymologique spécieuse » ; pas un mot de critique sur son sens et sa signification, son rôle social de domestication et de contrôle, dans les bureaux comme dans les usines, sur sa capacité nihiliste à tout fondre dans une même catégorie, de l’agriculture destructrice au nucléaire, de la fabrication des divers poisons industriels aux métiers d’encadrement et de surveillance (profs, vigiles, cadres, employés à Pôle Emploi, assistantes sociales..). Pensez-vous, le Mouvement Social a trop besoin de draguer sa classe bien-aimée, il ne faudrait vexer personne.
Rien n’est dit sur le fait que le travail n’est fondamentalement rien d’autre que notre force transformée en énergie pour le capital, celle dont il ne peut se passer, son essence vitale, son meilleur allié, et ce quel que soit le degré d’automatisation de la production. Rien sur le fait que le travail est ce qui nous ennuie, nous étouffe, nous brûle et nous dévore, la torture normale et morale qui nous crève. Et qu’au final, comme l’on décrète ainsi que la vie n’a pas de sens en dehors du travail, celui-ci est érigé en pillier de bronze d’une société ouvertement totalitaire, si totalitaire qu’elle est parvenue à intégrer ses faux contestataires et à les recycler en prestataires de solutions alternatives à une mise au travail forcé.
Au final, rien n’est dit sur tout ce dont nous devrons nous débarrasser dans une perspective de libération, de l’argent au salariat, en passant par toutes les nuisances qu’il n’est pas question de gérer, mais de supprimer.
Et dans l’immédiat, le capital s’en frotte les mains, ainsi que tous ceux qui trouvent un intérêt dans la perpétuation de l’existant.
Comment pourrait-il en être autrement ? « Le travail c’est la santé » déclare le patron, « Il faut travailler parce qu’il faut travailler » répond le "manifestant responsable". La boucle est bien bouclée dans la démocratie capitaliste. Et pour qu’elle se brise, il ne suffira pas que la haine du « patron-voyou-qui-a-fermé-l’usine » se répande, pas plus que les appels à l’autogestion émanant d’organisations à bout de souffle et trop occupées à vouloir recruter des fidèles.
Encore faudra-t-il que tous les Maurice Thorez des temps modernes se fassent dégager à coup de pieds dans le cul.
Pour en finir avec le travail, le capital et leurs souteneurs.
Extrait de Non Fides N°IV.
Notes
[1] Reproduction fidèle d’un verset de saint Paul énonçant que "Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus". Verset auquel on peut ajouter ces quelques mots tirés d’un Symbole mormon, et rapportés par M. Weber : "Mais un indolent ou un paresseux ne peut être chrétien, ni être sauvé. Il est destiné à être piqué à mort et rejeté hors de la ruche". Et l’auteur de commenter : "C’était surtout une extraordinaire discipline, à mi-chemin entre le cloître et la manufacture, qui plaçait l’individu devant le choix entre le travail ou l’élimination."
[2] Pour clarifier les choses, un tract intitulé « Travailler pourquoi faire ? » était paru dans le premier numéro de ce journal, qui traduisait plus ou moins cette logique d’une « vision alternative du travail » ; nous sommes largement revenus sur cette manière de voir.
LIRE EGALEMENT
- MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL (Krisis)
- Les désirs ne chôment pas (Choming Out)
21:38 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans ET GUERRE AU TRAVAIL, L'illusion politique, Travailler est-il (bien) naturel ?, Vivre et penser comme des porcs | Lien permanent | Envoyer cette note
24.12.2011
Les désirs ne chôment pas (CHOMING-OUT)

Cette brochure est dédiée aux brosses à dents clandestines qui ne veulent plus vivre seules dans leurs gobelets, aux pensionnés qui travaillent en noir pour arrondir leurs fins de mois, aux jeunes musiciens qui passent des jours et des nuits à créer des beats puissants pour tenter de nous guérir, aux écrivains en pleine lumière, aux jeunes et aux plus vieux qui sacrifient une journée de recherche active ou de travail pour faire l’amour toute la journée, aux gros du fond des classes qui n’en ont plus rien à battre, aux bidouilleurs en herbes, à ceux et celles qui écrivent leurs belles thèses de doctorat sur leurs cartes bleues, à ceux qui dorment à côté de leurs anti-dépresseurs pour ne plus entendre les mots d’ordres mortifères, à ceux qui attendent une camionnette de chantier en se les gelant à 5 h du mat, à ceux qui font reluire vos meubles Ikéa pour presque rien, à ceux et celles qui gardent nos enfants en douce et en douceur, aux combines éclatantes de mille feux, aux premiers de classes repentis ou broyés, aux contrôleurs myopes, aux forces diurnes, aux travailleurs clandestins de fables créatrices de vies nouvelles, aux vastes champs de points lumineux et insaisissables que nous constituons!
Les désirs ne chôment pas (pdf à télécharger - 3,9Mo)
http://www.choming-out.collectifs.net/
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Préambule - Sommaire
FUCK AUSTERITY
Nous sommes des intermittents du chômage ou du travail. Nous passons de l’un à l’autre continuellement. En dessous, à coté de ces statuts nous agissons, créons, cherchons, dormons, baisons et nous prenons soin de nous–mêmes, de nos ami-e-s et de nos familles. C’est de cette pluralité d’univers d’où nous parlons. Nous sommes attachés à cette multiplicité.
Nous sommes nés dans ces politiques qui ont pour nom « crise ». Nous avons vu défiler des dizaines et des dizaines de plans, de mesures, de lois visant à résoudre les crises, résorber le chômage. Ceux-ci n’ont produit qu’une augmentation de la précarité sur les lieux de travail et au niveau du chômage. Nous voyons au jour le jour d’autres profiter de ces mesures. Au nom de la lutte contre le chômage, ce sont les patrons, banquiers, huissiers,... qui se sont engraissés. Aujourd’hui, ils nous refont le coup avec leur crise financière. C’est leur modèle de gestion capitaliste qui a failli et c’est nous qui devons les rembourser [1].
Nous voulons l’arrêt du plan d’activation ; l’abrogation du statut de cohabitant ; une augmentation des allocations de chômage ; des nouvelles politiques des savoirs, des techniques et de formation.
Nous avons appris à nous méfier de vous. Dans vos cartons, vous avez d’autres plans, d’autres mesures « toutes prêtes à l’emploi » (limitation dans le temps, nouveaux découpages, etc.), la capture, la récupération, c’est votre art. Nous préparons déjà la suite. Une fois ces revendications obtenues, toutes nouvelles mesures devront être élaborées avec les premiers concernés.
I.
Dites-nous merci ! p. 4
Requiem pour un système D p. 6
Si tu veux que je sois une fourmi, je chanterai comme une cigale.
Combien tu paies pour nos richesses ?
Parce que « fainéant, profiteur, les vrais, les faux chômeurs / travailleurs », on n’en n’est plus là...
Victime de la guerre économique et des plans foireux, ok.
Et surtout : « Il y a des myriades de compétences, de talents, de créativités, de folies bienfaisantes, qui se trouvent en ce moment stérilisés dans les couloirs de l’onem, d’actiris, du forem,... »
2.
Retour vers le futur p. 10
Do you love 80’s p. 14
Et puis aussi, dans cette ambiance moralisatrice mortifère (les devoirs, les droits, les responsabilités, ma vie est une PME [2]...), se rappeler d’où ça vient et dans quelles bagarres et quelles créations de solidarités concrètes ça s’inscrit, les thunes qui tombent en fin de mois après remise de la carte au syndic...
3.
Ça craque . . . Voyages dans les institutions p. 20
Enfin : ouais, c’est bizarre qu’il n’y ait pas encore eu de fait divers dans les bureau de l’ONEM, du syndicat, de la CAPAC ou d’Actiris (genre à l’américaine, avec un gros gun, qui se solde par plein de victimes innocentes et un diagnostic psycho-psychiatrique), tellement ils foutent en rage,... Mais aussi : des mecs et des nanas biens, qui bricolent de la liberté là où ils sont ou qui n’ont qu’une chose en tête : comment je vais me tirer de ce mauvais plan ?
Et encore cette brochure comme contribution...
... à prendre par un autre bout cette histoire chômage/travail ;
... à pousser à l’arrêt du plan d’activation (et aux produits dérivés qui se préparent) ;
... à élargir, affiner, prolonger, modifier, recomposer...
(le top : envoyer aussi sur chomes@collectifs.net)
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NOTES:
[1] Voir : La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale, Maurizio Lazzarato - Extrait
[2] Voir : La personne devient une entreprise, note sur le travail de production de soi, André Gorz
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Voir aussi, une autre brochure de Choming-out, État social actif, ne pas céder sur nos désirs
Un point sur les projets à l’encontre des chômeurs en ce mois de décembre 2011 : Belgique : Les chômeurs braqués par le gouvernement
SOURCE (CIP-IDF)
LIRE AUSSI
- MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL (KRISIS)
- Un gouvernement anti-chômeurs ? (CSCE)
- LE MANIFESTE DES CHÔMEURS HEUREUX
- LA VOLONTE DE PARESSE (Godard, Lafargue, Vaneigem, Wagner)
23:32 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans Bouc émissaire, De l'inconvénient d'être né, ET GUERRE AU TRAVAIL | Lien permanent | Envoyer cette note
Les chômeurs braqués par le gouvernement
« 750 .000 chômeurs en belgique et on te fait croire que c’est ton affaire à toi tout seul »

Les chômeurs braqués par le gouvernement
lundi 12 décembre 2011
Après plus d’un an de tractations institutionnelles et 4 mois de négociations socio-économiques, un gouvernement s’est formé en Belgique. La « note gouvernementale » est devenue publique après la manifestation syndicale (65.000 personnes) contre l’austérité du vendredi 2 décembre. Elle imite, en partie, les plans d’austérité qui frappent la Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, l’Angleterre et l’Irlande. Ici comme ailleurs, au nom de « rassurer les marchés » le gouvernement s’attaque aux formes de protection collective et singulièrement aux allocataires sociaux. Très concrètement ce sont 110.000 personnes qui risquent dans trois ans de perdre leur revenu si cet accord gouvernemental est voté. Tour d’horizon des futures mesures au niveau du chômage.
Les chômeurs sont trop gros : on dégraisse !
Le nouveau budget de l’Etat est un florilège de mesures attaquant les chômeurs. On a peine à comprendre le lien entre la crise bancaire, les millions d’euros investis pour sauver « l’économie » et le fait que ce soit les segments les plus précaires du marché du travail qui doivent trinquer.
Premier angle d’attaque : la généralisation à toutes les catégories de chômeurs du principe de dégressivité des allocations aboutissant désormais à un forfait proche du seuil de pauvreté (880 euros). Beaucoup de chômeurs vont ainsi perdre jusqu’à 10, voire 15% de leur revenu mensuel. Au bas mot, cette mesure va rapporter 200 millions d’euros sur un budget recherché de 11 milliards. On s’en doute : la question est moins budgétaire que politique. Le problème est direct : plus on abaisse les allocations de chômage moins un patron devra payer pour engager un travailleur. En Grèce, un emploi plus ou moins précaire se négocie à 600 euros, au Portugal à 400 euros et combien en Chine ?
Ceux qui attendent : dehors !
La mesure « phare » concernant le chômage est pourtant ailleurs. Elle vise les personnes entrées au chômage sur base des études et qui perçoivent dès lors des « allocations d’attente ». Celles-ci seront désormais limitées dans le temps pour les « plus de 30 ans » et pour tous les « cohabitants ». Pour une partie de ceux-ci, le décompte se fera dès le 1er janvier 2012. Pour les plus de trente ans , le compte à rebours de « 3 ans » commencera à la même date pour se terminer... au 1er janvier 2015. 110.000 personnes sont potentiellement concernées par cette mesure « budgétaire ». En dehors de la violence sociale de cette mesure et des coûts indirects qu’elle va nécessiter (logement social, transfert vers les CPAS, « gestion » de l’explosion de la pauvreté ...), on serait intéressé de savoir à combien a été chiffrée cette économie ?
Il y a tout de même deux évidences à rappeler dans toute cette histoire : d’abord l’emploi, il n’y en a plus depuis longtemps pour tout le monde ; ensuite les chômeurs, ils sont insérés dans une diversité de projets, d’activités, de soins aux autres... On n’aura de cesse de le répéter : la frontière ne passe pas entre actif (travail) versus passif (chômage) mais à travers une zone grise où se mélangent divers statuts et activités (travail, allocations,...) [1].
Mais peut-être que ces évidences « empiriques » n’intéressent pas grand monde et qu’elles sont contrées par une exigence dogmatique : faire en sorte que la réalité corresponde au dogme libéral. C’est-à-dire : faire exister un marché du travail précarisé (interim, PFI, RPI...) sans plus de protections collectives.
Contrairement à une idée répandue, cette mesure concernera des personnes de tout âge. Le statut « allocationd’attente » correspond directement àtrente années de déréglementation et de précarisation du marché du travail. Le contrat indéterminé à temps plein (CDI) n’est plus la norme. Aujourd’hui pour bon nombre de personnes « faire carrière », c’est passer par un nombre incalculable de statuts (mi-temps, CDD, contrat temporaire...) qui ne permettent pas de sortir de ces allocations d’attente. Il faut de 12 à 24 mois de travail quasi continu pour passer au régime dit « allocation sur base du travail ». La note gouvernementale est claire sur ce régime précaire des « allocations d’attente » : ceux ou celles qui pourront prouver 156 jours de travail sur une période de référence de 24 mois maintiendront leurs « alloc’ » pendant encore six mois avant une nouvelle évaluation, celle-ci se répétant tous les semestres par la suite.
Cette mesure s’étend également à un autre groupe de chômeurs, et ici de manière complètement discriminatoire : les « cohabitants » dit « non privilégiés » (c’est-à-dire qui cohabitent avec une personne ayant des revenus autres que des allocations sociales ou équivalentes). Cette mesure va toucher principalement les femmes. On ne sait pas exactement combien de personnes cela va toucher. Mais selon, une étude de la FGTB, publiée dans le soir du 10 décembre, ce sont 24.000 « cohabitants » qui seront exclus du chômage d’ici... avril 2012.
Un service militaire pour les jeunes : le stage d’insertion
En 1984, une « marche des jeunes » à Bruxelles se termine en affrontement avec les forces de l’ordre. L’un des motifs de cette colère est la création institutionnelle d’une nouvelle case au niveau du chômage : « stage d’attente et ensuite allocation d’attente pour les jeunes ». Avant cette date, la discrimination entre étude et travail n’existait pas au niveau du chômage.
La réforme du stage d’attente (pour les jeunes qui sortent de l’école), c’est-à-dire la période qui précède l’obtention des allocations d’attente est l’autre volet de cette mesure « phare ». En 1984, après cette « marche des jeunes », il fallait trois mois pour accéder aux allocations. En 1992, on est passé à six mois, puis à 9 mois et demain à 1 an. A cet allongement de la durée correspond aussi une intensification des contrôles. Tous les quatre mois durant ce stage (gratuit), il faudra montrer sa « bonne volonté », son « activation ». C’est-à-dire sa capacité subjective à répondre et à anticiper les demandes du marché.
Au terme du stage, le jeune chômeur, s’il est isolé et a plus de 21 ans, par exemple, aura droit pendant six mois à une allocation de 750 euros. A la moindre frivolité de sa part, il se verra exclu du chômage, avec possibilité de revenir six mois plus tard montrer sa « positivité ».
Ce dispositif de contrôle est beaucoup plus dur que celui actuellement en vigueur pour les chômeurs dits de « longue durée » (deux ans). Ceux-ci sont contrôlés tous les 16 mois et si ça se passe mal ils doivent passer deux autres « épreuves » dans les huit mois avant d’être exclus. Des dizaines de milliers de chômeurs en dix ans ont été exclus par ce plan d’activation.
Un contrôle plus près de soi...
Enfin, la note gouvernementale nous parle aussi d’autre chose. La première partie est consacrée au volet dit institutionnel. Au niveau du chômage, les compétences sont transférées vers les régions. Cette mesure est prise dans un carcan, dit « de responsabilisation ». Le critère est le suivant : d’ici 2020, il faut que chaque région arrive à un taux d’emploi de 73% sinon le budget fédéral qui lui est alloué sera raboté. La « note » dit que cet « objectif ambitieux nécessite d’augmenter de plus de 5% le taux d’emploi » [2]. Mais si l’on regarde de près ces chiffres on constate une très grande différence entre les régions : la Flandre est en 2011 à 71,8%, la Wallonie à 62% et Bruxelles à 58 %. Ce qui signifie pratiquement mettre les régions (Actiris, Forem) sous pression pour qu’elles fassent à leur tour pression sur « leurs » chômeurs. Alors comment vont-ils faire ? Appliquer ici aussi le dogme libéral et prescrire ou préformer le futur. La note précise d’ailleurs les directions à suivre : intensifier les contrôles et toutes autres mesures allant vers cet objectif.
Dans cette chaîne de « responsabilités » visant les 73%, il va y avoir du dégât à tous les étages. Actiris et le Forem sont traditionnellement des « placeurs », des formateurs au niveau du marché du travail. La mue « néo-libérale » de ces institutions a déjà commencé depuis quelques années. Actiris, par exemple, sanctionne de plus en plus (via l’Onem) les chômeurs ne se présentant pas ou en retard à leurs convocations. Mais cette mue n’est pas complète. Il y a, semble-t-il, encore des forces qui résistent à cette transformation. La note gouvernementale le suggère lorsqu’ils écrivent : « néanmoins, les régions qui le souhaitent seront libres de déléguer le pouvoir de sanction à l’Onem, contre rémunération ».
Apprendre à viser...
J’ai beau avoir été bercé par cette vieille et classique ritournelle de la « socialisation des pertes et privatisation des gains », je n’arrive pas à m’y habituer. J’essaye de me calmer mais à chaque fois ça chauffe en moi. Une affaire de température sans doute... mais il y a aussi autre chose. Cette sale petite histoire d’austérité n’est pas seulement économique, elle est aussi toxique. Comme si les mots, les lettres de cette note gouvernementale se détachaient du papier et formaient un nuage de pollution.
Une pollution, c’est plus indiscernable. Elle attaque un corps, elle le contamine, elle l’affaiblit. Je me réveille la nuit avec elle, je la porte avec moi dans des discussions, je m’énerve plus rapidement pour des histoires sans trop d’importance. C’est une histoire sociale également, de conjoints, d’amis qui s’inquiètent, les parents ou la famille aussi... En un mot, un climat se crée et se propage dans des réseaux sociaux.
Cette histoire d’austérité est à prendre depuis ces trois volets de toxicité : économique, mental et social. Il me semble important de ne pas « trop garder en soi » cette pollution mais de mettre en circulation des récits, des impressions, des analyses. Il s’agit de faire de ces sentiments de colère, de peur, d’anxiété, de rire aussi, des armes collectives de guérison « on n’est pas tout seul » et projectives. Autrement dit, apprendre à ne pas retourner la colère sur soi ou ses proches mais l’articuler vers les agresseurs. C’est une vieille sagesse antique à pratiquer en meute.
David Vercauteren
NOTES
[1] Voir à ce niveau l’important travail fait par la plateforme « Choming out », http://www.choming-out.collectifs.net
[2] Les mots ont leur importance. On ne parle plus de « plein emploi » mais de taux d’emploi. Le taux d’emploi n’est pas la qualité d’un statut (CDI par exemple) mais correspond à la variation et à la flexibilité du marché du travail. Monter le chiffre à 73% signifie pratiquement accroître la demande disponible de travail en vue de faire baisser le coût de l’offre pour les entreprises.
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23:03 Écrit par Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté dans Bouc émissaire, De l'inconvénient d'être né, ET GUERRE AU TRAVAIL, L'illusion politique | Lien permanent | Envoyer cette note
